mardi 5 mai 2026

Solidarité : tout fout le camp

Solidarité : tout fout le camp

Quels rapports au « bien commun » entre élans individuels et solidarité institutionnelle ?


Ce débat sur la solidarité part d’un constat paradoxal: jamais les élans individuels n’ont semblé aussi forts, et pourtant la solidarité institutionnelle vacille dangereusement. Les dons, le bénévolat, l’engagement associatif restent élevés, mais l’architecture politique, économique et démocratique qui permet à ces élans de se transformer en protection collective est en train de se fissurer.
La table ronde animée par Denis Lafay interroge une contradiction de notre époque : alors que les Français continuent de faire preuve de générosité, le tissu associatif se fragilise et la défiance envers les institutions s'accentue. Au-delà des chiffres, la solidarité renvoie à une question : quel bien commun souhaitons-nous encore défendre collectivement ?

Le débat s'ouvre sur les propos du chef d'état-major des armées évoquant la possibilité de « sacrifier nos enfants ». Pour Cynthia Fleury, cette déclaration révèle la difficulté de nos démocraties à penser une « solidarité des corps ». Jérôme Saddier conteste la forme, ce n’est pas au militaire de porter ce débat, il estime néanmoins nécessaire de s'interroger sur ce que nous sommes encore prêts à défendre ensemble.

Jean-François Corty et Jean-François Delfraissy déplacent ensuite la réflexion vers des réalités plus immédiates. Les véritables renoncements concernent les baisses des financements internationaux contre le VIH, la tuberculose ou le paludisme, avec des conséquences humaines considérables. Pour eux, la solidarité ne se mesure pas seulement aux discours, mais aux choix politiques qui déterminent qui est protégé… et qui ne l'est plus.

Les intervenants dénoncent également une solidarité institutionnelle prise dans un étau idéologique, entre montée des populismes, pression de l'ultralibéralisme et remise en cause des ONG, des acteurs de terrain et des minorités. Dans ce contexte, les associations, les soignants et les structures de proximité compensent tant bien que mal le recul de l'État.

La question des arbitrages budgétaires traverse l'ensemble des échanges : comment répartir des ressources limitées entre le vieillissement de la population, la prévention, la santé mentale ou la jeunesse ? Les participants mettent en garde contre une logique de tri qui ferait passer certains publics avant d'autres au nom de contraintes présentées comme inéluctables.

Enfin, Jérôme Saddier souligne l'évolution des formes d'engagement. Les citoyens accordent davantage leur confiance aux initiatives locales, aux coopératives et aux projets à impact qu'à l'action publique. Une dynamique porteuse, mais qui interroge : si chacun choisit les causes qui lui tiennent à cœur, qui prendra en charge les missions les moins visibles, comme l'aide sociale ou la solidarité internationale ?

Tous convergent vers un même constat : la solidarité n'a pas disparu. Elle souffre avant tout d'un manque de choix politiques assumés, de justice fiscale, de transparence sur les priorités et de débats collectifs. Comme le rappelle Jean-François Delfraissy, l'enjeu n'est pas seulement de « donner plus », mais de redonner un sens commun à la solidarité, condition essentielle de notre démocratie sociale.

Préserver la démocratie sociale


  • Assumer des choix politiques en matière de justice fiscale, de transparence dans les priorités, de débats collectifs réels sur ce que nous voulons sauvegarder ensemble.
  • Reprendre en main collectivement le sens de ce à quoi et à qui nous acceptons d’être solidaires, face au recul de la solidarité institutionnelle.

 On a deux grandes valeurs qui ne doivent pas s’opposer, mais se confrontent un peu : l’autonomie au sens de liberté individuelle [...] et, de l’autre côté, le mot de solidarité, en particulier vis-à-vis des populations les plus fragiles. [...] Je ne crois pas que la solidarité soit en train de partir. Nous restons dans cette dualité.
Jean-François Delfraissy
Avec : Jean-François CORTY (Médecin, président de Médecins du Monde, chercheur associé à l’IRIS et l’Institut Convergences Migrations) ; Jean-François DELFRAISSY (Président, CCNE) ; Cynthia FLEURY (Professeur titulaire de la Chaire Humanités et Santé du Cnam et titulaire de la Chaire de Philosophie à l’hôpital du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences) et Jérôme SADDIER (Président du conseil d’administration, groupe Crédit Coopératif)
Animation : Denis LAFAY (Journaliste, écrivain et directeur de collection chez l’Aube)