mardi 21 avril 2026

Relations internationales : quelles visions du monde demain ?

Relations internationales : quelles visions du monde demain ?

Le grand désordre mondial


Diagnostic unanime des intervenants aux profils toutefois très différents, une ambassadrice, un géopolitologue, une eurodéputée et un chef d’entreprise : nous vivons un moment charnière de l’histoire. Les certitudes d’hier s’effondrent, les monstres de Gramsci surgissent dans le clair-obscur où seuls les forts survivent et où l’Europe doit choisir entre se réveiller ou disparaître. Elle a tout le potentiel nécessaire. Il ne lui manque qu’une chose, la plus simple et la plus difficile à la fois : la volonté.
Pendant deux décennies, les démocraties occidentales ont cru à un monde régi par la coopération, le commerce et les règles internationales. La mondialisation devait rendre les conflits moins probables et créer une interdépendance suffisamment forte pour stabiliser les relations entre États. Les entreprises ont organisé leurs chaînes de production à l’échelle mondiale, misant sur une circulation fluide des marchandises et une absence durable de rupture.

Cette confiance s’est effondrée avec une succession de crises : la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et le retour d’une politique américaine plus brutale sous Donald Trump. Comme le rappelle Sylvie Bermann le monde est entré dans une période de « clair-obscur » où l’ancien ordre disparaît sans qu’un nouveau modèle soit encore établi.

Xavier Savigny témoigne du réveil brutal des entreprises face aux risques géopolitiques. Pendant longtemps, les groupes industriels ont cru à une mondialisation efficace et sans friction : produire ici, assembler ailleurs, transporter partout. Mais les ruptures d’approvisionnement provoquées par les crises récentes ont révélé une vulnérabilité majeure : l’absence de solutions alternatives.

Le débat oppose deux visions. Pour Frédéric Encel, l’État demeure l’acteur fondamental du système mondial. La puissance repose toujours sur les capacités militaires, économiques et stratégiques — le « hard power » — davantage que sur l’influence culturelle ou diplomatique. Selon lui, les grandes entreprises privées peuvent être puissantes, mais elles ne disposent pas des attributs fondamentaux de la souveraineté.

À l’inverse, Nathalie Loiseau estime que les frontières traditionnelles se sont effacées. Le monde actuel ne sépare plus clairement la paix de la guerre, le civil du militaire ou l’État du privé. Les cyberattaques, les manipulations de l’information, les drones ou les grandes plateformes numériques montrent que la puissance circule désormais entre acteurs publics et privés.

Elle souligne également l’importance nouvelle de la vitesse. Les campagnes de désinformation qui prenaient autrefois des années à se diffuser peuvent aujourd’hui atteindre une audience mondiale en quelques minutes, transformant profondément les rapports de force.

Pour les intervenants, le retour de Donald Trump ne correspond pas à un retrait américain du monde, mais à une transformation de la relation aux autres États. Selon Frédéric Encel, Trump ne raisonne pas en termes d’alliés ou d’ennemis mais de « clients et fournisseurs ». Les relations internationales deviennent avant tout transactionnelles.

Sylvie Bermann rappelle cependant que cette évolution ne concerne pas uniquement Trump : les administrations américaines successives défendent avant tout leurs propres intérêts. Elle cite notamment les tensions provoquées par l’accord AUKUS sur les sous-marins australiens ou par l’Inflation Reduction Act, qui favorise l’industrie américaine au détriment de certains intérêts européens. Pour Washington, la priorité stratégique reste désormais la compétition avec la Chine.

La montée en puissance chinoise constitue l’un des grands bouleversements géopolitiques actuels. Xavier Savigny insiste sur l’avance industrielle et technologique prise par Pékin : production navale, brevets, technologies spatiales ou recherche scientifique. La Chine est devenue un acteur capable de rivaliser avec les grandes puissances occidentales dans de nombreux domaines.

Sylvie Bermann rappelle toutefois que cette puissance s’est aussi construite par des choix politiques internes forts. Après la grave crise de pollution de Pékin en 2013, le gouvernement chinois a engagé un changement spectaculaire de politique environnementale. Le résultat illustre la capacité d’un régime autoritaire à mobiliser rapidement des moyens considérables, même si cette efficacité pose également des questions démocratiques.

Tous les intervenants partagent un constat sévère : l’Europe possède les moyens d’être une grande puissance mais peine à les utiliser. Pour Frédéric Encel, le problème européen n’est pas celui de la capacité mais celui de la volonté politique. Les divisions internes et la règle de l’unanimité empêchent souvent l’Union européenne d’agir rapidement.

Il propose la création de coalitions de pays volontaires, notamment dans la défense, et défend l’idée d’un rapprochement franco-britannique capable de constituer un nouveau noyau stratégique européen.

Sylvie Bermann insiste également sur l’urgence économique et technologique : fragmentation du marché numérique, absence de géants européens de la technologie et difficulté à appliquer les recommandations du rapport Draghi sur la compétitivité européenne. L’Europe doit selon elle sortir d’une vision trop centrée sur elle-même et mieux comprendre les priorités des autres grandes régions du monde.

Le témoignage de Xavier Savigny montre enfin que la géopolitique ne concerne plus uniquement les États. Les entreprises gérant des infrastructures essentielles deviennent des acteurs de sécurité nationale. L’eau, l’énergie, les réseaux numériques ou les données sont désormais des secteurs stratégiques susceptibles d’être ciblés par des cyberattaques, de l’espionnage industriel ou des opérations de déstabilisation.

Réveiller l’Europe


  • Sortir du problème structurel de l’unanimité pour toute décision de politique étrangère ou de défense.
  • Favoriser des coalitions de volontaires, en incluant les Britanniques, voire créer un noyau franco-britannique politico-militaire, ces deux seuls états pouvant demeurer des puissances mondiales.

Face à Trump qui traite l'Europe en variable d'ajustement, face à la Chine qui avance à marche forcée, face à Poutine qui teste nos limites, l'Europe doit choisir. Soit elle accepte se petitesse et se résigne à subir. Soit elle se réveille, vite, fort, ensemble.
Nathalie Loiseau
Avec : Sylvie BERMANN (Ambassadrice de France et présidente du conseil d’administration de l’IHEDN) ; Frédéric ENCEL (Docteur en géopolitique habilité à diriger des recherches de l’Université Paris VIII, maître de conférences à Sciences Po Paris et membre correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques) ; Nathalie LOISEAU (Présidente de la commission spéciale sur le « Bouclier européen de la démocratie », vice-présidente de la délégation pour les relations avec le Caucase du Sud au Parlement européen et coordinatrice du groupe Renew Europe) et Xavier SAVIGNY (Directeur des Ressources Humaines, de l’Organisation et de la Transformation, Groupe Saur)
Animation : Charles-Henri BESSEYRE DES HORTS (Professeur Émérite, HEC Paris)