mardi 7 juillet 2026

Management & leadership : diriger, c’est penser la relation

Management & leadership : diriger, c’est penser la relation

Quand le leadership se réinvente par la relation


De Veolia à BlaBlaCar, d’Air France à un orchestre symphonique, le constat de cinq personnalités issues d’univers radicalement différents est unanime : le leadership ne se décrète pas, il se construit dans la relation.
Dans un monde marqué par l’incertitude et les transformations permanentes, le leadership ne consiste plus à détenir toutes les réponses. Il s’agit avant tout de donner un cap, d’inspirer, d’écouter et de créer les conditions pour que chacun puisse exprimer son potentiel. « Le comment compte autant que le quoi », résume Isabelle Quainon, rappelant que la manière d’agir, l’attention portée aux personnes et la cohérence entre les paroles et les actes sont devenues essentielles. Pour elle, le rôle du leader est de « tenir debout cette communauté humaine dans un monde qui vacille ».

Cette vision prend une résonance particulière dans une entreprise de main-d’œuvre comme celle qu’elle décrit, avec 220 000 collaborateurs dans 50 pays, dont 80 % de personnels non-cadres. Dans un secteur où l’activité ne peut pas être délocalisée, le leadership s’exerce nécessairement au plus près du terrain. La clé repose sur une idée simple : fixer un cap et s’y tenir. « Dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit », mais aussi se rappeler que « le seul truc qui compte, c’est l’impact qu’on crée, pas le leader qu’on s’imagine être ».

Chez Air France, Delphine Pilorgez illustre cette approche par la notion de « relation attentionnée ». Avec 14 000 hôtesses et stewards, son défi est de faire émerger une équipe soudée en quelques minutes seulement, alors que les équipages changent constamment. En huit minutes, un chef de cabine doit créer un lien, rappeler les enjeux de sécurité, répartir les rôles et partager une stratégie client. Le vol organisé pour les Deaflympics, avec des personnels maîtrisant les codes culturels japonais et la langue des signes, illustre cette capacité d’adaptation. « C’est de la haute couture », explique-t-elle, faisant de cette attention aux individus une véritable marque de fabrique.

Frédéric Mazzella, fondateur de BlaBlaCar, raconte quant à lui son passage « d’homme-orchestre à chef d’orchestre ». L’entrepreneur reconnaît qu’au début d’une aventure, il faut tout faire soi-même, avant d’apprendre à coordonner une équipe. Pour lui, « le rôle du leadership, c’est d’inspirer et d’autonomiser », en transmettant notamment le « pourquoi » qui donne du sens à l’action. Chez BlaBlaCar, les valeurs ont été construites avec les équipes elles-mêmes. Le principe « Share more, learn more » se traduit notamment par les BlaBlaTalks organisés tous les quinze jours, où les collaborateurs partagent leurs projets et leurs apprentissages. Une manière de décloisonner les métiers et de développer la compréhension mutuelle.

Nicolas Krauze transpose cette réflexion au monde musical. Chef d’orchestre, il rappelle que le véritable leadership ne se mesure pas aux gestes visibles du maestro, mais au travail préparatoire : construire une vision, une interprétation, une intention. « Ce qu’attendent les musiciens, c’est quelqu’un qui leur amène un message, une aventure musicale. » Invité pour quelques répétitions seulement, le chef doit être clair, efficace et apporter une nouvelle énergie plutôt que chercher simplement à s’adapter.

La philosophe Laurence Devillairs invite enfin à questionner les mots et les modèles de management. Selon elle, notre époque manque parfois de définitions claires : « Notre époque manque de dictionnaire », citant Camus. Elle interroge notamment notre rapport à l’échec, aux diplômes et à la verticalité. Pour elle, le véritable pouvoir ne se trouve pas dans la concentration de l’autorité, mais dans sa capacité à être partagé. « On n’a jamais autant de pouvoir que quand on y renonce, quand on le distribue. » Une idée qui rejoint la conception moderne du leadership : non plus diriger seul, mais permettre à une communauté de grandir et d’agir ensemble.

Construire le leadership par la relation


  • Ne pas avoir toutes les réponses mais tenir debout une communauté.
  • Partager c’est apprendre.
  • Renoncer au pouvoir, le distribuer, c’est au contraire le renforcer.
  • Comprendre toujours comment le corps social réagit.
  • Créer les conditions pour que chacun réalise son potentiel.

Le seul truc qui compte, c'est l'impact qu'on crée, pas le leader 
qu'on s'imagine être.
Isabelle Quainon
Avec : Laurence DEVILLAIRS (Philosophe, normalienne, agrégée, docteur, habilitée à diriger des recherches en philosophie) ; Nicolas KRAUZE (Chef d’orchestre et conférencier) ; Frédéric MAZZELLA (Président-Fondateur, BlaBlaCar et Dift) ; Delphine PILORGEZ (Directrice déléguée, Direction générale Service en Vol, Air France) et Isabelle QUAINON (Directrice des Ressources Humaines Groupe, Veolia)
Animation : Nicolas LAGRANGE (Rédacteur en chef au pôle Social-RH, AEF info)