vendredi 26 juin 2026
La Syrie en plein cœur
L’anti-relation… jusqu’à la volonté de déshumaniser
Cette rencontre met en tension trois manières de traverser, documenter et survivre à la machine de mort syrienne – celle d’un ancien détenu des geôles d’Assad, d’un ex-otage d’Al-Qaïda et d’une journaliste qui fait de ces récits un matériau d’histoire. Le fil qui relie les trois invités : écrire, dessiner, raconter non pour « tourner la page », mais pour empêcher qu’elle soit refermée sur l’oubli.
À travers les témoignages de Najah Albukaï et Théo Padnos, une même réalité apparaît : en Syrie, la violence n’a pas seulement détruit des vies, elle a cherché à anéantir l’humanité même de ceux qui tombaient entre les mains de leurs bourreaux. Le premier raconte l’univers concentrationnaire du régime de Bachar al-Assad : arrestations arbitraires, détentions secrètes, tortures, disparitions et transport des corps de prisonniers morts vers les fosses communes. Son expérience révèle l’ampleur d’un crime de masse dont les traces pèseront durablement sur la société syrienne et sur toute tentative future de justice.
Le récit de Théo Padnos expose une autre mécanique de terreur : celle des groupes jihadistes. Journaliste américain enlevé à la frontière syro-turque, il découvre un système fondé sur la soumission idéologique, l’effacement de l’identité et la transformation des individus selon les principes imposés par leurs geôliers. Si les acteurs diffèrent, les logiques de domination se rejoignent : humiliation, violence imprévisible et volonté de réduire l’autre à un simple objet.
Cette convergence des témoignages met en lumière une même blessure : la rupture du lien avec le monde. Comme le rappelle Garance Le Caisne à partir de la pensée de Jean Améry, rescapé d’Auschwitz, certaines expériences détruisent une part irréparable de l’être. Pourtant, la question du pardon apparaît plus complexe qu’il n’y paraît. Najah Albukaï distingue les individus pris dans un système criminel de ceux qui l’ont organisé, reconnaissant parfois des gestes d’humanité chez certains détenus ou gardiens. Théo Padnos, lui, dirige davantage sa colère vers les responsables politiques qui ont contribué à alimenter un conflit dont les conséquences ont échappé à tous.
Après la chute du régime Assad, la Syrie fait face à un immense chantier : reconstruire un pays dévasté, établir la vérité sur les disparitions et poser les bases d’une justice transitionnelle. Les initiatives existent, portées par des familles de disparus, des associations et des Syriens revenus d’exil pour reconstruire leur territoire. Mais elles se heurtent au manque de moyens, à la fragilité des institutions et aux tensions politiques autour de la reconnaissance de l’ensemble des crimes commis pendant la guerre.
Au-delà de la justice, reste l’enjeu essentiel de la mémoire. Pour Garance Le Caisne, la Syrie souffre aussi d’un déficit de regard international, où les souffrances des populations arabes ont souvent été reléguées au second plan. Or chaque disparition représente une fracture familiale et collective. Écrire, dessiner, témoigner deviennent alors des actes de résistance contre l’effacement. La mémoire ne sert pas à refermer une page, mais à empêcher qu’elle soit oubliée.
Le fait qu’il n’y ait aucune logique est une autre forme de torture. [...] S’ils savaient qu’ils allaient être torturés tous les jours de 4h à 4h30, ils pourraient construire leur quotidien autour de cette demi-heure. [...] Le fait de ne jamais savoir ce qui va se passer dans la minute d’après, met dans une insécurité totale tout le temps.
Avec : Najah ALBUKAÏ (Graveur et dessinateur, embastillé dans les geôles du régime de Bachar al-Assad) ; Garance LE CAISNE (Autrice et journaliste indépendante, spécialiste du Moyen-Orient) et Théo PADNOS (Journaliste américain, otage de Jabhat al-Nosra (branche syrienne d’Al-Qaïda) de 2012 à 2014)
Animation : Denis LAFAY (Journaliste, écrivain et directeur de collection chez l’Aube)
