mercredi 5 août 2026

IA et DATA nous relient, mais à quelles fins ?

IA et DATA nous relient, mais à quelles fins ?

L’heure du basculement


Inquiétude, mais non fatalisme : l’IA est là, le basculement a commencé, les risques sont réels, les constats alarmants, mais des solutions existent par l’appropriation collective et critique de l’IA. Ni technophilie naïve, ni technophobie paralysante : l’urgence est à la création d’une culture commune, à la formation massive, à repenser nos organisations sans laisser les seuls incentives économiques décider de notre avenir.
Le débat dresse un constat lucide : l’intelligence artificielle marque une rupture civilisationnelle d’une ampleur inédite, mais elle ne condamne pas nos sociétés à subir passivement la technologie.

Pour Gilles Babinet, la comparaison est historique : « C’est la plus grande rupture que l’humanité ait jamais rencontrée dans une échelle de temps aussi courte. » Là où des transformations comparables ont pris des siècles, l’IA se diffuse en une génération. Il rappelle toutefois que les promesses de la Silicon Valley précèdent souvent la réalité, laissant encore un espace d’action politique.

Le véritable basculement aurait commencé à l’été 2025. Isabelle Calvez raconte que, en quelques mois, les grandes entreprises sont passées du scepticisme au lancement de vastes programmes de transition et de reskilling. Les métiers de cols blancs — fonctions support, informatique, R&D, conseil — sont les premiers concernés. Les cabinets de conseil réduisent déjà fortement le recrutement de juniors, remplacés par des agents IA. Un choc plus large est attendu pour 2026, lorsque les gains de productivité deviendront visibles à l’échelle macroéconomique.

Mais les intervenants refusent une vision purement technologique. Paul Duan souligne que la plupart des projets échouent parce qu’on cherche seulement à automatiser l’existant : « Il faut repenser les processus, pas les automatiser. » L’enjeu est d’imaginer l’école, le soin et l’entreprise « post-IA ».

La conférence alerte aussi sur les effets sociaux et psychologiques. Serge Tisseron observe que l’IA comble un vide relationnel croissant : familles monoparentales, difficultés de socialisation post-Covid, adolescents cherchant dans ChatGPT un conseiller émotionnel ou un compagnon virtuel. Le risque est un appauvrissement affectif et une dépendance croissante aux interactions artificielles.

Les dérives ne sont pas seulement techniques : elles sont aussi économiques et culturelles. Gilles Babinet critique la vision du monde des grands dirigeants de la tech, tandis que Paul Duan rappelle que les plateformes sont avant tout optimisées pour l’engagement et la rentabilité. Les contenus polémiques ou excessivement flatteurs prospèrent parce qu’ils captent l’attention.

Face à ces risques, tous convergent vers une même réponse : former massivement et construire une culture commune de l’IA. Serge Tisseron appelle à apprendre dès l’école à travailler collectivement avec plusieurs IA, en comprenant leurs biais et leurs limites. Isabelle Calvez estime qu’« utiliser bêtement l’IA, c’est être asservi par elle ». Gilles Babinet développe dans cet esprit les « Cafés IA », espaces de discussion citoyenne destinés à démocratiser les usages critiques de l’intelligence artificielle.

La conclusion reste volontairement mesurée mais optimiste. Des entreprises choisissent déjà de former leurs salariés plutôt que de les remplacer et des projets comme ceux de Bayes Impact montrent que l’IA peut aussi libérer du temps humain dans les métiers sociaux. Comme pour Internet dans les années 1980, nous serions aujourd’hui à un point d’inflexion où les choix collectifs peuvent encore orienter la trajectoire technologique.

Lutter contre les risques de l’IA


  • Avoir une vision critique et prospective de l’IA (école, santé, entreprise…) en ne la plaquant pas sur les processus, mais en repensant les organisations.
  • Apprendre à travailler et se former collectivement et massivement, dès l’école élémentaire, avec « les » IA, jamais une seule pour connaître ses bais mais aussi ses capacités uniques.
  • Faire très attention aux usages hyper polluants.

C’est la plus grande rupture que l’humanité ait jamais rencontrée dans une échelle de temps aussi courte.
Gilles Babinet
Avec : Gilles BABINET (Entrepreneur, président de la mission Café IA, Digital Champion France auprès de la Commission européenne et membre du Comité IA) ; Isabelle CALVEZ (Directrice générale adjointe d’Alixio et ancienne DRH du groupe SUEZ et groupe Veolia) ; Paul DUAN (Président et Fondateur, Bayes Impact) et Serge TISSERON (Psychiatre et docteur en psychologie)
Animateur : Cyril DUCHAMP (Rédacteur en chef adjoint, AEF info)