lundi 22 juin 2026
État de droit, justice, comment rendre ce lien plus juste ?
Préserver les valeurs fondamentales
Ce débat crucial entre cinq professionnels du droit sur la confiance dans la machine judiciaire révèle une institution sous tension, consciente de ses faiblesses, mais déterminée à préserver ses valeurs fondamentales. Surtout, ne jamais oublier que derrière les procédures, il y a des êtres humains qui attendent d’être entendus, compris et justement jugés.
L’État de droit et la justice devraient avancer comme des « notions jumelles », indissociables dans une démocratie moderne. C’est le constat posé par Guillaume Daieff, qui rappelle pourtant que leur articulation demeure fragile. À travers l’exemple des questions prioritaires de constitutionnalité (QPC), il souligne que la loi elle-même peut être remise en cause lorsqu’elle entre en contradiction avec des principes supérieurs. L’Histoire montre également que le droit peut exister sans justice, comme l’a illustré le régime nazi. Une mise en garde qui prend un relief particulier face aux discours affirmant que l’État de droit pourrait ne pas être intangible.
François Molins définit celui-ci comme « un système de limitation des pouvoirs de l’État par le droit ». Pour l’ancien magistrat, l’indépendance et l’impartialité de la justice en sont les fondements. Mais plusieurs menaces pèsent sur cet équilibre : la contestation croissante du rôle des juges, accusés d’exercer un pouvoir sans légitimité électorale, et l’évolution de leurs missions, notamment avec le contrôle de conventionnalité qui leur permet d’écarter une loi nationale contraire aux engagements internationaux. Face aux critiques, il plaide pour davantage de garanties institutionnelles, une réforme du statut du parquet, une plus grande collégialité et une exigence renforcée en matière de déontologie.
Au-delà des principes, la justice française souffre d’une crise concrète. Éric Halphen décrit une institution confrontée à des délais excessifs, à une organisation complexe et à un manque chronique de moyens. Ordinateurs obsolètes, pénurie de greffiers, insuffisance des espaces d’audience : les difficultés matérielles nourrissent une perte d’efficacité et de confiance. Il propose notamment de mieux organiser l’exécution des décisions de justice et de réfléchir à l’encadrement de certaines voies de recours afin d’éviter des procédures interminables.
L’avocate Laure Heinich porte un regard plus critique encore sur une justice qu’elle considère trop souvent comme une « machine répressive ». Elle pointe les inégalités sociales face à l’institution judiciaire, rappelant la surreprésentation des personnes les moins favorisées dans le système carcéral. Elle dénonce également les effets de la comparution immédiate, où des décisions lourdes peuvent être prises en quelques dizaines de minutes, ainsi que les disparités de traitement entre affaires médiatisées et dossiers anonymes.
Au cœur du débat figure aussi la question du temps judiciaire. Pour Guillaume Daieff, juger suppose d’abord écouter. L’audience constitue un moment essentiel de rencontre entre le juge et le justiciable, impossible à remplacer totalement par la visioconférence. Prendre le temps d’entendre un dossier améliore non seulement la qualité de la décision, mais aussi la compréhension qu’en ont les citoyens. Une expérience britannique citée lors du débat montre d’ailleurs que les opinions sur la sévérité de la justice évoluent lorsque les citoyens sont eux-mêmes placés en situation de juger.
Reste enfin la question sensible de l’indépendance face aux pressions politiques et médiatiques. François Molins rappelle que le magistrat doit décider en conscience, même lorsque ses choix sont impopulaires. Éric Halphen souligne pour sa part un enjeu souvent oublié : celui de l’indépendance de la police judiciaire, estimant que « le juge sans le policier n’est rien, le policier sans le juge est tout ».
Face à ces défis, une même conclusion s’impose : restaurer la confiance dans la justice nécessitera davantage de moyens, mais aussi davantage d’humanité, de pédagogie et d’exigence éthique. L’enjeu dépasse l’institution judiciaire elle-même : il touche au fonctionnement même de l’État de droit.
Juger, c'est d'abord entendre. L'audience, ça vient du verbe latin audire, entendre, écouter. L’audience est ce « moment d’humanité » où peut se restaurer le dialogue rompu par l’infraction.
Avec : Guillaume DAIEFF (Magistrat judiciaire et premier vice-président au tribunal judiciaire de Paris en charge de la 13e chambre) ; Éric HALPHEN (Magistrat et co-fondateur de l’Association Anticor) ; Laure HEINICH (Avocate pénaliste, Barreau de Paris) et François MOLINS (Ancien procureur de la République de Paris et ancien procureur général près la Cour de cassation)
Animation : Frédérique CASSEREAU (Avocate associée, co-managing partner, Hoche Avocats)
