lundi 15 juin 2026

Démocratie : un modèle politique en danger ?

Démocratie : un modèle politique en danger ?

L’ère de l’évidence démocratique est derrière nous


Un constat sans fard : la démocratie libérale traverse une crise profonde, à la fois structurelle et idéologique… mais elle suscite encore des forces de résistance considérables, en particulier en France.
Depuis 1945, jamais la situation des droits humains n’aurait été aussi préoccupante. C’est le constat dressé par Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International, qui alerte sur un recul historique des acquis construits après la Seconde Guerre mondiale : universalité des droits, lutte contre les discriminations, décolonisation, protection contre les violences faites aux femmes. Selon elle, ces avancées sont aujourd’hui fragilisées par des puissances qui contestent les règles internationales et font progresser une logique de « loi du plus fort ».

Pour l’organisation de défense des droits humains, le phénomène ne se limite pas à un simple retour en arrière politique. Il traduit une rupture plus profonde, marquée par la résurgence des nationalismes, des discours identitaires et d’une vision du monde où certains groupes seraient exclus de la protection commune. Une atmosphère qui rappelle, selon Agnès Callamard, les tensions idéologiques des années 1930.

Cette inquiétude rejoint l’analyse de l’avocat Patrice Spinosi sur la progression des « démocraties illibérales ». Le terme désigne des régimes issus d’élections régulières mais qui utilisent la légitimité majoritaire pour affaiblir les contre-pouvoirs, limiter l’indépendance de la justice et réduire l’espace accordé aux associations ou aux médias. Le juge est présenté comme un obstacle, les organisations de défense des libertés comme des adversaires politiques.

La France elle-même n’échapperait pas à cette fragilité. Patrice Spinosi souligne que, sans modifier profondément le droit existant, un pouvoir populiste pourrait déjà s’appuyer sur un arsenal de surveillance et de contrôle développé depuis deux décennies au nom de la lutte contre le terrorisme et des états d’urgence successifs.

La liberté de la presse est également au cœur des préoccupations. Darline Cothière, responsable de l’observatoire de la Maison des journalistes, décrit une tendance mondiale : attaques contre la crédibilité des médias, accusations de « fake news », concentration des groupes de presse entre les mains d’acteurs proches du pouvoir, lois contre la désinformation transformées en instruments de censure. Dans de nombreux pays, les journalistes subissent intimidations, violences, emprisonnements ou contraints à l’exil. En France, ces reporters exilés deviennent pourtant des témoins essentiels pour comprendre concrètement les mécanismes de disparition de l’État de droit.

Les intervenants refusent toutefois toute forme de fatalisme. Agnès Callamard insiste sur la capacité de mobilisation des jeunes générations, notamment sur les questions climatiques ou internationales, tandis que Patrice Spinosi rappelle que les institutions françaises disposent encore de moyens de résistance : décisions de justice, recours européens, révisions de textes jugés trop liberticides.

Mais l’avenir démocratique se jouera sur plusieurs fronts, notamment celui des réseaux sociaux, où la désinformation et les discours extrémistes trouvent un terrain favorable. L’éducation aux médias, la défense de l’indépendance de la justice et la capacité des citoyens à s’engager apparaissent comme des leviers essentiels.

Le message commun des intervenants est clair : la démocratie n’est plus considérée comme un acquis définitif. Elle doit désormais être défendue au quotidien, dans les tribunaux, les écoles, les médias et l’espace public. Être démocrate ne consiste plus seulement à voter, mais à participer activement à la protection de l’État de droit.

Préserver notre modèle politique démocratique


  • Reconquérir sans relâche intellectuellement et politiquement la démocratie libérale à laquelle sont toujours attachés 77 % des Français :  être démocrate, ce n’est plus seulement voter, c’est se faire, à son échelle, VRP de l’État de droit.
  • Gagner une bataille décisive : celle des réseaux sociaux où prolifèrent les « vérités alternatives », notamment en relégitimant les médias.

Sur les cendres de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale, on a construit un système international […] de normes universelles. […] C’est tout ceci qui, à l’heure actuelle, est non seulement remis en cause, mais détruit sciemment, intentionnellement, par des États, en particulier les États les plus puissants.  
Agnès Callamard
Avec : Agnès CALLAMARD (Secrétaire générale, Amnesty International) ; Darline COTHIÈRE (Directrice, Maison des journalistes) et Patrice SPINOSI (Avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation)
Animation : Alberic de GOUVILLE (Directeur adjoint, France 24)