jeudi 30 avril 2026
Ce qui nous relie, ce qui nous sépare ?
Une société française en quête de liens
Face à une société française fracturée, pessimiste et fatiguée, entre constats alarmants et lueurs d’espoir, scientifiques, philosophes et acteurs de terrain ont dessiné les contours d’un défi majeur : recréer du lien dans un monde qui se fragmente.
Selon Adélaïde Zulfikarpasic, les Français vivent leur époque en « 3D » : sentiment de déclin, de déclassement et surtout de dislocation des relations humaines. La révolution numérique, en dématérialisant une grande partie des interactions quotidiennes, a réduit les contacts directs et nourri un sentiment d’isolement. Alors que les échanges numériques n’ont jamais été aussi nombreux, les relations humaines de proximité se sont affaiblies, alimentant une défiance généralisée envers les autres et les institutions.
Face à cette fragmentation, Lluis Quintana-Murci rappelle une réalité scientifique : l’humanité est profondément unie par une origine commune récente. Les différences génétiques entre individus sont minimes et les métissages ont toujours accompagné l’histoire humaine. Les notions de « race » ne reposent sur aucun fondement biologique ; les discriminations relèvent avant tout de constructions culturelles et sociales.
La question migratoire illustre cette tension entre diversité et cohésion. Didier Leschi souligne que les migrations ne concernent pas seulement des individus mais aussi des cultures et des représentations du monde. Les difficultés d’intégration sont renforcées par les inégalités sociales, la concentration de populations précaires dans certains territoires et la disparition des espaces collectifs, notamment ceux liés au travail industriel. Dans ce contexte, la construction d’un horizon commun devient plus complexe mais demeure indispensable.
Parallèlement, Étienne Klein met en garde contre une autre forme de fragmentation : l’affaiblissement du rapport à la vérité. Le monde numérique favorise la diffusion de fausses informations et renforcent les biais de confirmation. Chacun tend à évoluer dans des univers informationnels distincts, ce qui fragilise le débat démocratique et la confiance dans les savoirs scientifiques. La liberté d’opinion ne suffit plus à garantir une compréhension partagée du réel.
Malgré ce tableau préoccupant, plusieurs signes d’espoir émergent. Les Français expriment une forte aspiration à recréer du lien, comme l’ont montré les Jeux olympiques de Paris 2024, les initiatives locales, les associations ou encore les dispositifs de services publics de proximité. Ces expériences démontrent que le désir de coopération, de solidarité et de rencontre demeure vivace. Le principal défi consiste désormais à transformer cette aspiration en projet collectif capable de redonner confiance dans l’avenir. Réinventer le « faire société » apparaît ainsi comme une condition essentielle pour répondre aux enjeux du futur.
La relation, c'est un mouvement vers le meilleur.
Avec : Étienne KLEIN (Philosophe des sciences et directeur de recherches au CEA) ; Didier LESCHI (Haut fonctionnaire, président de l’IREL et directeur général de l’OFII) ; Lluis QUINTANA-MURCI (Biologiste de l’évolution, généticien des populations et professeur au Collège de France et à l’Institut Pasteur) ; Cécile RENOUARD (Co-fondatrice et présidente du Campus de la Transition, professeure de philosophie aux Facultés Loyola Paris et enseignante à Mines Paris - PSL et à l’ESSEC) et Adélaïde ZULFIKARPASIC (Directrice générale du Pôle Société, Ipsos bva)
Animation : Camille DORIVAL (Directrice de la rédaction, Carenews)
